LA MALE JORDANE

Publié le par Comité de quartier

Bordeaux et la Guerre 1406-1450

EPISODE  II

Qu’est-ce qui les a décidés ? Trois facteurs peuvent être avancés : le premier, d’ordre météorologique, repose sur le témoignage de M. Pintouin : "le jour fût obscurci par un brouillard si épais et par des ténèbres si profondes qu’on se voyait à peine aux extrémités des deux flottes". N’oublions pas que nous sommes en plein mois de décembre et que les autres chroniqueurs s’accordent à dire que le temps est exécrable. Le second facteur est la supériorité numérique sur la flotte rochelaise commandée par Clignet de Brabant. Enfin, le dernier facteur est tactique: la flotte française est à l’ancre, embossée devant Camilhac et ne peut donc pas manœuvrer aisément (comme à l’Ecluse...). La rencontre a lieu, selon M. Pintouin, le 23 décembre. Les dernières délibérations des Registres sont d'ailleurs du 22 décembre. Le Journal du siège de Blaye et de Bourg localise l'action devant Saint-Julien en Médoc face à Bourg et Camilhac. J. Juvenal des Ursins estime que le combat s’est déroulé sur 2 heures. L’auteur du Journal du siège de Blaye et Bourg le fait débuter aux vêpres (soit entre 17 et 18 heures) et durer toute la nuit. Cette dernière hypothèse est cohérente avec l’idée d’un long combat sans visibilité, au milieu d’un brouillard comme l’affirme M. Pintouin et rythmé par la marée très forte dans ce fond d'estuaire.Qui a eu l’initiative de l’engagement ? Selon la Chronica Maiora, ce sont les Bordelais qui lancent l’attaque, les autres récits n’évoquant qu’une rencontre. Les Registres confirment cette hypothèse: ils saisissent l’opportunité de remporter la victoire via la tacti que des brûlots. Il faut pour cela deux prérequis: 1. la maîtrise du courant; 2.l’assurance que les brûlots atteignent leurs cibles. La maîtrise du courant est garantie par les gens du fleuve qui sont sur leur terrain, ce qui n’est pas le cas des Rochelais, bien qu’il parait évident qu’ils ne sont pas là  en flots inconnus. Le succès de la tactique est assuré par le fait que les navires français sont embossés, c’est-à-dire maintenus ancrés par un point d’amarrage à la proue et à la poupe. Bien que nous n’ayons pas les relevés des chenaux contemporains de la bataille59il est certain qu'ils ont limité la marge de manœuvre d’une flotte de gros navires cherchant à esquiver le brulot. De plus, ils ne connaissent pas les chenaux aussi bien que les Bordelais.Enfin pour peu qu’il y ait un fort courant remontant l’estuaire et un brouillard dense, les chances de réussite de la tactique s'en trouvent augmentées. La seule incertitude est due au climat trop humide et peu propice à un grand embrasement, d’où l’utilisation de résine et de poix pour assurer un minimum de dégâts.Ont-ils laissé le brûlot être emporté par le courant après y avoir mis le feu ou l’ont-ils accompagné jusqu’à être certains qu’il atteigne sa cible pour y mettre le feu? La deuxième hypothèse est la plus probable tant le risque d’échouage est grand60. Même si des guetteurs peuvent prévenir la flotte française, la vitesse des brûlots (grâce au courant) et l’immobilité supposée des navires français n’empêchent pas l’embrasement de deux bateaux selon l’auteur de la Petite Chronique de Guyenne(un seul navire perdu selon E. Monstrelet qui ne parle pas de feu). Probablement surpris et désorganisés par les brûlots, les navires français sont ensuite engagés. Excepté Waurin, les chroniqueurs expédient le récit du combat par une mêlée âpre où, au mieux,il est convenu un résultat nul, au pire, une défaite pour les Français. Le récit de J. de Waurin est à prendre avec prudence: il n’évoque pas l’usage des brûlots pourtant attesté par les Registres. De plus, il n'attribue la victoire à personne. Sa narration est toutefois intéressante car elle évoque la mise en place d'une formation navale de part et d'autre avec l'usage de trompettes et clairons. Avec deux escadres d’une vingtaine de navires capitaux chacune, plus la batellerie fluviale bordelaise,on imagine mal la manœuvre être annoncée à la criée de bord à bord, surtout si l'on admet être à la nuit tombante avec un épais brouillard. Des codes sonores ont-ils été fixés à l’avance ? Pourquoi pas. Les gens de guerre ont les leurs pour la bataille et les marins pour les manœuvres. On peut alors se poser la question de l'existence d'une convergence des pratiques.Selon le Journal du siège de Blaye et de Bourgil y a deux engagements : un le soir et l’autre au matin. Quand sont utilisés les brûlots ? La logique voudrait que, comme l’engagement est certainement bordelais, ils soient utilisés dès le début pour désorganiser l’escadre française à l’ancre. On peut aussi envisager que ce ne soit que le lendemain matin avec l'aide de la marée. L’avantage au premier assaut est donné aux Français qui capturent –selon la Petite Chronique de Guyenne rejoint en cela par M. Pintouin –une nave. Ainsi il est aussi possible que pendant la trêve nocturne (car la mêlée est vraiment trop confuse dans l’obscurité pour que l’assaut continue) les Bordelais décident de sacrifier l’une de leurs embarcations pour en faire un brûlot et surprendre les Français au lever du jour.Waurin décrit le combat comme un échange de traits –avec un usage de canons –sans abordage signalé. Cependant, les prises ont nécessité que les vaisseaux capitaux se soient abordés. Le bastingage pavoisé sert autant de position de tir et de repli que d’éventuels châteaux disposés à la poupe (et parfois à la proue). Ces vaisseaux capitaux sont les galères et naves, mais aussi les baleiniers municipaux. Les petits navires réquisitionnés n'ont pu faire jeu égal avec ces grosses unités. Ils ont plutôt un rôle de plates-formes de tir mobiles et rapides pour les arbalétriers de la ville, harcelant sans cesse l’ennemi de traits et n’abordant que les navires déjà au prise avec les unités lourdes afin de surprendre l’équipage focalisé sur un bord assailli. La récupération des hommes tombés à l’eau, pour le sauvetage ou la capture, leur a peut-être aussi été dévolue. Le combat est unanimement décrit comme acharné comme le prouvent prises et des reprises de navires. Les courants61faisant dériver les combattants –on est étonné qu’aucun échouage n’ait été signalé –il est possible qu’un navire capturé soit éloigné du gros du combat pendant un laps de temps variable avant d’être à nouveau abordé. Àce moment-là,les navires bordelais à faible tirant d’eau peuvent faire la différence en naviguant dans les hauts fonds pour assaillir un navire français en difficulté. Dans cette configuration là on peut dire que les habitants –tant de Bordeaux que de Bourg –ont fait jeu égal avec les hommes d’armes en grand nombre du duc d’Orléans. Leur bonne tenue dans les combats doit être mise en relation avec l’effectif aligné par les Bordelais mais aussi avec la nature même de l’affrontement. Sur terre, Bordelais et Bourgeais sont retranchés dans la ville et se savent soutenus par la Ligue de 1379. Sur l’eau, le déploiement de la batellerie aux côtés des vaisseaux capitaux anglo-gascons a certainement procuré un sentiment de confiance, voire d’émulation par le nombre. Les hommes d’armes français démontés se retrouvent ainsi à quasi égalité avec ces bourgeois capables de s’équiper aussi bien qu’eux. Les simples miliciens et arbalétriers bénéficient eux de jacques que le jurat Ramon Guassias avait fait faire dès le mois de juillet62.Quant aux marins habitués aux escarmouches et à la course en mer, ils connaissent certainement mieux les roueries qu’impose ce genre de combat. Lances et autres armes d’hast peuvent avoir été utilisées bord à bord pour tenter de toucher à distance l’adversaire, protégé derrière la rangée de pavois du bastingage fréquents sur ce genre de navire.Une fois abordé, les armes de plus courte allonge,tel que les épées, coutelas, haches, masses et marteaux,prennent le relais sous le tir des arbalétriers et archers embusqués dans les huniers et les châteaux.Plusieurs petits combats séparés n’obligent pas les jurats à devoir commander la manœuvre, d’autant plus qu’ils profitent là de l’expérience des maitres de navires qui sont tout aussi habitués que leurs marins à l’affrontement naval. Le pont dégagé, il faut ensuite se rendre maitre du château. Le terme de château est d’ailleurs tout à fait parlant puisqu’il faut alors l’assiéger, voir négocier avec le maitre du navire qui peut proposer une reddition de son équipage. 367 Français dont 20 chevaliers sont faits prisonniers et une certaine quantité d’harnois et d’armes sont saisis. Rançons et équipement onéreux, voilà de quoi accorder le bénéfice de la rencontre aux Bordelais.On imagine la joie et la fierté des bourgeois ramenant leurs prises à Bordeaux.Du côté gascon, 32 hommes sont perdus, dont 5 prisonniers à la Rochelle.Selon le Journal du siège de Blaye et de Bourg2 navires français sont pris ainsi qu'un autre peut-être aragonais. Les Registres n’indiquent pas de prise de navire, peut-être parce quela prise est revenue à un tiers(un noble ou un maitre de nau bayonnais ou anglais). Chose étonnante,il n’y a pas non plus de poursuite signalée:M. Pintoin affirme que sans le retour des navires battus, les Français seraient morts de faim car le ravitaillement des assiégeants semble s'être fait par voie maritime. Pourtant il est fréquent qu’en mer les combats soient à outrance, comme sur terre et qu'une fois l'ennemi débandé on lui donne la chasse. Doit-on y voir là une volonté de ne pas trop tenter le sort de la part des Bordelais? A moins que les jurats, préférant se reposer après leurs prises et une nuit de combats, ne pensent pas à pousser leur avantage.Abattus, minés par la faim et la dysenterie, les Français lèvent le siège en janvier 1407.

A suivre

Bonne fin de journée

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